Justice de Vieil Irlandais : la Pelle et l’Oeuf
nov 14th, 2007 by S. Leannán
À plus de septante ans, Shane Ó hUaithnigh est un homme paisible à la voix toujours douce et à l’expression invariablement sereine. L’idée lui est venue un jour, on ne sait d’où, d’améliorer son ordinaire en achetant quelques poussines. Il les a élevées avec amour, ses poussinettes, il les a soignées, cajolées… Une fois adultes, ou même vieilles, elles ne risquaient pas de finir dans la marmite, puisqu’il n’a jamais été amateur de viande, même blanche. Lui, ce sont les oeufs, qu’il aime…
Dès le premier jour, les poussines se sont toujours ébattues librement dans le jardin, et quand elles ont eu atteint l’âge de pondre, chaque soir Shane a passé en revue chaque centimètre carré, chaque touffe d’herbe, à la recherche du premier oeuf. En vain… Jusqu’à ce soir.
Le sort est contre lui, pourrait-on croire, puisque c’est de l’autre côté de la barrière, chez le voisin, que l’Irlandais en exil découvre ce tout premier oeuf. Sa pondeuse, ayant aperçu un petit lombric tout à fait irrésistible qui lui faisait de l’oeil depuis une motte de terre dans le champ attenant, s’est faufilée sous le grillage, quelques heures plus tôt. Avant de s’en retourner chez elle, satisfaite de son goûter, c’est là que, bien calée au centre d’une jolie touffe d’herbe tendre, la poulette a déposé une petite merveille couleur crème que quelques gouttes de rosée fraîchement tombées font luire sous le regard attendri et admiratif de Shane.
Mince…!

Le voisin n’est pas du genre agréable. C’est un costaud d’une quarantaine d’années, un grand type rougeaud à la carrure imposante, un braconnier notoire, si antipathique que tous ses voisins l’évitent. Mais il ne sera pas dit que Shane s’est un jour laissé intimider par qui que ce soit, et le voilà qui retraverse son jardin et sort de sa propriété pour s’en aller sur celle de son voisin, le pied léger. Il ne s’arrête pas lorsque, contournant une haie de noisetiers, il voit son imposant voisin qui se penche et ramasse le précieux oeuf.
- Pardonnez-moi, Monsieur… dit Shane d’une voix claire. Cet oeuf est à moi.
- Hey, Paddy, marmonne le braconnier, c’est toi qui le dis, ça.
- Vous savez bien que je suis le seul, dans ce quartier, à avoir des poules. C’est une des miennes qui s’est faufilée par cet espace sous le grillage, là.
Le voisin ne regarde même pas dans la direction que lui indique la main de Shane; il sait bien de quel “espace sous le grillage” Shane lui parle, puisque c’est lui-même qui a tiré sur le treillis de métal, de ses monstrueuses paluches, avec l’idée qu’un jour une volaille viendrait bien s’égarer chez lui…
- Dis, Paddy, lance le rougeaud devenu plus rouge encore, c’était peut-être ta poule, mais c’est chez moi qu’il est, l’oeuf. Il est chez moi, sur mon terrain, et dans ce pays la loi dit que si c’est chez moi, c’est à moi.
- Il n’y a pas de quoi se quereller, répond doucement Shane. Dans mon pays à moi, nous avons une méthode très simple pour prouver la possession d’une chose : la justice du combat.
Sans bien comprendre, le vilain voisin retient seulement le mot “combat”, et toisant le septuagénaire qu’il devine peser la moitié de son propre poids, hoche la tête d’un air réjoui :
- Ca m’a l’air bien, ton truc, Paddy, fait-il en reposant l’oeuf où il l’avait trouvé. On fait quoi, alors ?
- Oh, c’est simple, explique Shane, je vous frappe à la tête avec une pelle, ensuite vous me frappez… Le perdant est celui des deux qui laisse tomber.
- Ca marche, rigole le rougeaud. Vas-y, Paddy, balance.
Shane attrape le manche terreux d’une pelle abandonnée dans l’herbe à côté d’un râteau, et de toutes ses forces en frappe la tête de son voisin. Le géant s’écroule au sol comme un sac de pommes de terre qui tomberait du haut d’un char trop chargé. Il met bien cinq minutes à reprendre ses esprits, et constate que Shane est toujours là, debout à côté de lui; il a lâché la pelle, et l’oeuf est toujours au même endroit.
Le gaillard commence péniblement à se relever, surpris de la force avec laquelle le vieil homme l’a sonné et bien décidé à le massacrer en retour.
- Bon, fait-il en s’ébrouant, réglons ça. C’est mon tour maintenant.
Shane sourit en s’essuyant les mains.
- Oh, ce n’est pas la peine, je laisse tomber. Vous pouvez garder l’oeuf.
…..
S. Leannán
(Ah, que j’aime la logique irlandaise…!)
…

J’aime bcp aussi :D.
Je devrais tester sur ces messieurs des TEC….qu’en pensez-vous?
*rit* Quelle cruauté gratuite ! Mais Shane m’a bien fait rire. Merci beaucoup !
Et la musique se marrie parfaitement bien à cette petite fable.
Proposez-leur le marché, Meleagris…
Peut-être comme une légère modification de votre contrat… ? ;o)
Qui sait… S’ils l’acceptent, ils n’auront pas ensuite à s’en plaindre, n’est-ce pas… ?
S.
Exactement, Nuitarius : le vilain voisin est une créature cruelle et sans scrupule, gratuitement méchante - il braconne, c’est tout dire! Shane est un homme charmant, n’est-il pas…?
Fable…?
Peut-être…
Peut-être pas.
Qui sait…?
;o)
S.
Ouais, j’aime cette justice là! Si seulement elle étais toujours comme ça. Superbe histoire.
Expéditive, n’est-ce pas… ?
Néanmoins, c’est assez risqué.
Il faut savoir doser…
Merci…
S.